Je l’aperçois au travers de la vitre du tram, il semble ivre. Il a dans la main ce que je crois être une brosse et il la passe dans ses cheveux blonds avec des gestes saccadés. Il semble en colère. Il titube. Soudain je le vois qui porte à sa bouche une bouteille, surement du mauvais vin. Il boit au goulot ; il titube. Le tram s’éloigne.

Je pense maintenant à ce jeune homme que je voyais souvent dans mon quartier. Il ne faisait pas la « manche ». Il était là, pratiquement toujours à la même place. Je l’ai reconnu. D’ailleurs ce n’est pas la première fois que je le vois. Il a juste changé de quartier. De la proche banlieue où j’habitais il a franchi le périphérique et il est maintenant « sur » Paris.

Cela fait plus de 15 ans, enfin je n’ai pas la mémoire des années qui passent, mais j’en suis sure cela fait au moins quinze ans qu’il vit dans la rue.

La première fois que je l’ai vu il  semblait plutôt jeune. Il devait avoir une trentaine d’années. Il était habillé correctement. Il n’était jamais ivre. Il squattait près de la supérette devant laquelle j’étais obligée de passer pour aller acheter mes cigarettes. 

A chaque fois que je passais devant lui, de longs moments je me demandais ce je pourrais faire pour l’aider. J’imaginais l’inviter chez moi pour lui donner à manger, lui permettre de prendre un bain et se reposer, tout en pensant quelques secondes plus tard que cela n’était pas possible. Par lâcheté surement ou par peur peut être.

Un jour il m’a demandé une cigarette ; je venais du bureau de tabac. J’avais acheté plusieurs paquets alors je lui en ai donné un. Il m’a remercié. J’ai continué mon chemin.

Souvent je pense à cette collègue de travail qui a hébergé quelques temps une personne qui vivait dans la rue. Un SDF comme ils disent. En effet, de nos jours ont ne dit plus « clochards » ce n’est pas politiquement correct. Il faut dire « Sans Domicile Fixe ou SDF.

Et çà change quoi le langage châtier ? Pour lui çà ne change rien. Il est toujours dans la rue. Maintenant il boit et il devient fou.

D’ailleurs il n’est pas le seul à qui je pense maintenant. Il y a aussi cette femme, je la vois souvent aussi. Cela fait aussi plusieurs années qu’elle est à la rue.

Les premières fois quand je la voyais, elle aussi était  « normale » mais elle aussi maintenant est devenue folle, sans plus aucune dignité. Je l’ai vu récemment assouvir des besoins naturels, le cul nu, au vu et au su de tout le monde.

Il y a également ce soir où je suis rentrée un peu tard. Elle était couchée à même le sol avec juste une toute petite couverture pour la protégée. La rue était déserte. Je lui ai demandé si elle voulait que j’appelle le 15 et comme elle m’a dit oui, j’ai composé le numéro.

sdf

Au bout du fil, une bienfaitrice de la nuit qui me pose une question que je trouve saugrenue puisqu’il était question de savoir si elle était sur le trottoir Paris ou sur le trottoir banlieue.

 - Banlieue ai-je répondu

Que me dit-elle suite à ma réponse ?

 - Appeler le numéro dédié à la banlieue !

Comme j’insiste en lui disant que finalement elle est sur Paris, elle me répond mais nous la connaissons elle est habituée à dormir dehors.

Ni une ni deux mon sang ne fait qu’un tour et je m’entends hurler dans le téléphone

- comment çà elle est habituée à dormir dehors ? Personne ne peut être habitué à dormir dehors !  Vous allez venir la secourir ! C’est honteux de me répondre çà !

Quand enfin elle m’a fait la promesse de venir, je me suis penchée sur cette femme et lui ai caressé doucement la joue en lui disant : ils vont venir.

Je lui ai donné quelques pièces ; je lui ai dit courage, puis je suis rentrée chez moi.

Voilà ! Ce soir je suis triste. J’ai envie de pleurer. Je me sens impuissante devant la misère que je perçois de plus en plus grande au fil des années.

Ne me dites pas il y a les restos du cœur, les associations et autres organismes de bienfaisance. Évidemment.

Mais cela suffit-il à enrayer la folie qui gagne ces personnes au fil des années ?